PARENTALITÉ PRIMALE: DONNER AUX BÉBÉS
LE MEILLEUR DÉPART DANS LA VIE



De Pat Törngren

Peu d'adultes associeraient aujourd'hui la façon dont on a pris soin d'eux lorsqu'ils étaient bébés et certaines difficultés qu'ils peuvent éprouver à l'âge adulte. Pourtant, plusieurs, au cours d'une thérapie primale ou toute autre forme de thérapie utilisant la régression émotionnelle, ne deviennent que trop conscients de l'existence de ces liens. J'ai combattu très longtemps, au cours de ma thérapie, la douleur envahissante et dévastatrice de l'extrême solitude ressentie alors que je n'étais qu'un bébé. Je suis loin d'avoir été nourrie assez souvent ni prise ou cajolée comme j'en aurais eu besoin. J'ai aussi été forcée de dormir seule dès ma naissance.

Récemment, mon thérapeute m'a suggéré la lecture d'un livre qui confirmait clairement ce que je revivais en séance de consultation avec lui. C'est ce que j'aimerais partager avec vous ici. Il s'agit d'un livre fondé sur l'archéologie, intitulé La préhistoire du sexe, écrit par Timothy Taylor et publié par Bayard, coll. Sciences, 1998. Le passage pertinent se trouve au chapitre 7.

Taylor affirme que dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les enfants sont allaités jusqu'à l'âge de cinq ou six ans. Ils profitent du grand réconfort et du sentiment d'amour inconditionnel que l'allaitement procure. Ils en apprenent la confiance, la sécurité de l'attachement et le partage. L'auteur souligne que loin d'en faire des êtres dépendants, ils affichent une remarquable autonomie ayant intégré une solide estime d'eux-mêmes.

L'auteur démontre aussi que dans les sociétés de guerriers, l'inverse est souvent vrai. Le colostrum est souvent refusé au bébé. Ceci est habituellement suivi d'un sevrage précoce. Il en résulte un bébé aux prises avec une souffrance non résolue, de la colère, un sentiment d'impuissance et une rage qu'il ne peut ni comprendre ni exprimer.

Ceci émergera probablement plus tard dans sa vie sous forme de dépression, d'agressivité ou de tendance à la violence projetée et exercée contre des individus ou des groupes de gens. Ainsi, une telle société devient guerrière. (La psychanalyste suisse Alice Miller traite du même phénomène dans son livre " C'est pour ton bien: Racines de la violence dans l'éducation de l'enfant ", Aubier 1985). Certains médecins et spécialistes des soins aux enfants préconisent une méthode dite de 'contrôle des pleurs'. Ils exhortent les parents à utiliser ce moyen pour rendre leurs enfants plus autonomes. Timothy Taylor a une opinion mieux éclairée de l'impact que peut avoir cette méthode sur le bébé. (1)

Il affirme que le sevrage précoce se fait en obligeant l'enfant à dormir seul et en ignorant ses pleurs. Dans la méthode du'contrôle des pleurs', on laisse l'enfant pleurer de plus en plus longtemps à chaque nuit avant de répondre à ses besoins de nourriture ou de réconfort. Éventuellement, l'enfant cessera complètement de pleurer. À ce moment, les personnes mal renseignées sont ravies, croyant avoir inculqué à l'enfant de meilleures habitudes.

Au contraire, Timothy Taylor propose l'explication suivante : un instinct animal de base - observé chez les petits de presque tous les mammifères et les oiseaux - est entré en action. Le bébé instinctivement ressent ce qui suit " Si vous exprimez votre détresse et que personne ne vient, c'est que vous avez été abandonné. Vous allez mourir à moins d'économiser votre énergie. Pleurer entraîne une dépense d'énergie. Alors, pour survivre, vous devez cesser de pleurer et passer en mode " d'économie d'énergie ". Avant de cesser ses pleurs, le bébé doit cependant intégrer la notion qu'il a été abandonné.

Les conséquences en sont très graves. Taylor a établi un lien avec la théorie de " l'impuissance acquise " Martin Seligman. Il soutient que si un enfant pleure sans qu'on y porte attention et que ses besoins demeurent insatisfaits, il commencera à se détacher de la réalité. Instinctivement, le message qu'il perçoit c'est: " Peu importe tous les efforts que j'y mets, ça ne donne rien, je n'obtiens aucun réconfort. Alors à quoi bon continuer à essayer? Mes efforts sont vains, de toute façon ". La conscience d'un tel état est insoutenable pour un bébé. Afin de survivre, il l'occulte dans l'inconscient et essaie de s'engourdir pour atteindre le sommeil.

L'expérience d'une telle incapacité à agir sur son environnement ou de demander qu'on s'occupe de lui devient la base de ce qu'on appelle " l'impuissance acquise ". L'enfant a appris dès le début que toute tentative pour que l'on réponde à ses besoins ou pour s'affirmer de quelque façon que ce soit est totalement futile. Tragiquement, cette résignation acquise est souvent le précurseur de la dépression clinique. Nous devons aider les parents à réaliser que leur " bon bébé, bien élevé " sont peut être en danger de devenir déprimés et de continuer à l'être plus tard dans la vie, à moins de passer par des années de thérapie dispendieuses. Puisqu'il vaut mieux prévenir que guérir, il est devenu essentiel d'en informer les nouveaux parents dès que possible.

Dans une présentation à une conférence internationale sur la méthode mère-kangourou (soins kangourous mère-enfant) en 1998, un docteur du Cap, le docteur Nils Bergman, a commenté en ces termes, la recherche de Lozoff et autres chercheurs (1977) qui ont étudié la façon dont les peuples de chasseurs-cueilleurs élevaient leurs enfants. "Tous les groupes ont en commun le fait que des nouveaux-nés sont portés constamment. Ils dorment avec leurs mères, qui répondent immédiatement à leurs pleurs; ils sont nourris toutes les heures ou toutes les deux heures, et sont allaités pendant au moins deux ans." Il poursuit en exhortant les parents à donner ce mode de soins à leurs enfants, il en va de la survie de l'espèce humaine.

Pour la plupart d'entre nous, malheureusement, cette information arrive trop tard. Ce qui m'attriste c'est que bien que ma mère n'était pas une personne très chaleureuse, elle était très consciencieuse et a voulu bien faire les choses. Si les livres consacrés aux soins des enfants de son temps lui avaient enseigné de me tenir dans ses bras et de me réconforter après ma naissance, de me prendre et me porter tout près de son corps, de me laisser dormir avec elle, de me nourrirquand j'avais faim au lieu de me laisser crever de faim pendant huit heures chaque nuit, elle aurait suivi leurs instructions et l'histoire de ma vie aurait probablement été très différente.

Au lieu de cela, le médecin lui a dit de ne pas me prendre trop souvent et, en aucun cas, de me nourrir entre 22 h 00 et 6 h 00, parce que mon " estomac devait se reposer ". (Certains des pires sensations, comme bébé, revécues au cours d'une psychothérapie étaient en lien avec ces terribles épreuves nocturnes pendant lesquelles j'étais torturée par la solitude et tenaillée par la faim.) Ma mère était consciencieuse, elle a suivi à la lettre les instructions du médecin.

Cependant mes pleurs la préoccupait, alors elle a appelé son médecin et lui a dit: " Je ne peux pas laisser mon bébé pleurer comme cela. Est-ce que je ne devrais pas la nourrir ? " Sa réponse fut, "Qu'importe ce que vous faites, ne lui donnez rien avant 6 h 00, parce que ce serait très mauvais pour son estomac". Alors, à partir de 4 h 00, chaque matin, elle se promenait me tenant dans ses bras pendant que je pleurais, mais elle ne m'a jamais nourrie. Elle m'a dit plus tard que cela la désespérait.

Ça me désespérait aussi. Je lui disais aussi clairement que je le pouvais que j'étais affamée et que je souffrais. Mais rien ne semblait pouvoir lui faire comprendre ce dont j'avais besoin. Cela m'a occasionné des problèmes durant toute ma vie ; comme la crainte de ne jamais être comprise, peu importe la clarté avec laquelle j'essaie de m'exprimer. Cela m'a aussi donné une grande insécurité au sujet de la nourriture et la crainte qu'il n'y en ait jamais assez. En outre, cela m'a fait sentir que j'étais " mauvaise " et ne méritais pas de recevoir quoique que se soit (pas même de la nourriture lorsque j'étais affamée), parce que je pouvais ressentir l'irritabilité et le ressentiment de ma mère envers le fait d'être réveillée si tôt chaque matin.

Ainsi, dans ma vie d'adulte, j'ai eu à surmonter des problèmes de faible estime de moi, de sentiments d'être " peu méritante ", de manque d'affirmation de moi, d'impuissance acquise et de dépression. Tout ceci m'a obligée à passer plusieurs années en thérapie primale, récupérant des traumatismes de mon enfance, ce que, heureusement, je suis en train de réaliser maintenant.

Sur Internet, l'on trouve plusieurs bons sites pour aider les parents. Il y en a deux que je suggère (pour ceux qui peuvent lire en anglais): The Natural Child Project et Primal Parenting Page. Je les recommande à tous ceux qui sont parents ou qui projettent de le devenir. Ils contiennent des liens vers des sites préconisant 'la parentalité d'attachement' - le maintien du bébé en contact intime et affectueux avec le corps de la mère (ou du père) pendant les premiers mois de sa vie, l'alimentation du bébé dès qu'il a faim, et recommande de laisser le bébé dormir au chaud avec ses parents la nuit, pour satisfaire ses besoins de contact et d'intimité. Espérons que ce modèle de parentage nourricier et affectueux deviendra celui de l'avenir, comme il l'était dans notre passé éloigné. À défaut de quoi, l'avenir de l'humanité sera plutôt triste.

Le docteur Nils Bergman a terminé sa présentation sur la méthode de la " mère kangourou " en ces termes: " ... il s'agit d'un impératif de santé publique. C'est le modèle de notre passé et notre avenir en dépend. "

____________________________

LECTURES SUGGÉRÉES:

Le Concept du continuum de Jean Liedloff, Éditions Ambre
Magical Child de Joseph Chilton Pearce
L'Art de l'allaitement maternelpar Ligue La Leche
Etre parent le jour: La nuit aussi ou Comment aider votre enfant à dormir de Dr William Sears
The Family Bed de Tine Thevenin
La biologie de l'amour de Arthur Janov, du Rocher (2001)
Why Love Matters de Sue Gerhardt
______________________________________________________________________

(1) Mis à jour en mai 2005 : Les recherches récentes confirment l'hypothèse de Taylor. L'examen du cerveau par imagerie, l'étude des signes vitaux et les mesures des niveaux d'hormones du stress des bébés démontrent que ceux-ci subissent un traumatisme mesurable lorsque leurs besoins d'affection et d'intimité ne sont pas suffisamment satisfaits. Le livre de Sue Gerhardt " Why Love Matters: How Affection Shapes a Baby's Brain " (Brunner-Routledge, New York, 2004) énumère certaines des études les plus récentes.

Visitez le groupe Yahoo (en anglais) Kangaroo Mother Care

Traduction: Gilles Massé

Révision : Ghislaine Reid, trad. a., IBCLC




Retour aux articles en français


Retour à la table des matières